A COEUR OUVERT
Zena ne mangea presque rien ce soir-là, bien qu’elle adorait les raviolis. Les révélations qui lui avaient été faites par Kai l’ébranlait un peu plus chaque seconde, comme si son esprit refusait d’admettre la vérité. Mais quelle vérité? Qu’elle était une élue très certainement vouée au sacrifice et venant d’un autre monde ? Ou qu’elle n’était qu’une simple orpheline nulle en français et menant une vie simple? « Trop simple », songea-t-elle.
Cela lui pesait, comme une lourde migraine. Elle aurait voulu tout arrêter, repartir à zéro et revenir au stade de fœtus. Mais elle avait promis. Elle devait repartir à Erret et accomplir son devoir d’élue.
Elle se leva, encore toute retournée par les évènements récents.
D’après Kai, un certain Ren devrait venir la chercher tout à l’heure. « Sûrement une autre de ces créatures étranges capable de se transformer », pensa-t-elle.
Zena marchait dans les couloirs sombres de l’orphelinat, zigzagant nerveusement entre les armoires métalliques et les bancs froids entreposés contre les murs. Ce soir, elle serait encore Émilie, mais, demain, elle redeviendrait Zena pour toujours.
Arrivant à la porte de sa chambre, l’adolescente remarqua que celle-ci était entrebâillée. « Bizarre, je l’avais pourtant fermée tout à l’heure ». À l’intérieur trônait une mystérieuse silhouette. Visiblement, l’inconnu l’avait repéré et s’apprêtait déjà à la voir entrer. Elle poussa la porte, doucement. La lumière tamisée du couloir éclaira pendant quelques seconde l’horrible visage de l’étranger: une peau brunâtre, des cheveux crépus et sales, des yeux pervers et mesquins. Il n’y avait plus de doute possible, c’était un ennemi ! Avant de partir, Kai l’avait mis en garde contre ce genre de créature et sa description correspondait parfaitement ! Il avait appelé cela un « Odin ».
Son sang ne fit qu’un tour, elle devait fuir, courir et cela très vite, ce qu’elle fit. Elle courut comme cela jusqu’au bout du couloir, sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive qu’elle n’avait pas de poursuivant. Orientant son regard vers la chambre qu’elle occupait, Zena vit que l’étranger n’avait plus là. « Peut-être est il reparti. » se dit elle.
Soudain elle entendit un craquement sourd au dessus d’elle, comme du bois mort en train de casser. Elle s’arrêta net, leva la tête et vit avec horreur l’étranger au dessus d’elle. Il était était comme assit au plafond, suspendu dans les airs, comme si la gravitation n’avait aucun effet sur lui. Zena voulu s’enfuir mais la seule vision de cet être ignoble la pétrifiait. Un rictus apparut sur ses lèvres sèches. Déjà, le monstre descendait sur sa proie, sa pauvre proie inoffensive. L’Odin la saisit au cou, mais la frêle jeune fille réussit à assener un coup dans l’abdomen. Elle se dégagea fébrilement, profitant du moment d’inattention de son agresseur. Reprenant ses esprits, celui-ci sortit une lame tordue et rouillée de sa poche, ressemblant étrangement à un couteau. Zena ne savait plus quoi faire. Devait elle crier ou justement ne rien faire pour éviter de courroucer son ennemi plus qu’il ne l’était déjà ? Il est vrai qu’elle n’avait guère le choix, car elle devait préserver le secret de son monde. Elle devait donc faire face à cet individu seule. Déterminée mais toujours sous le choc, la jeune fille saisit un cintre sur un porte manteau et le cassa en deux pour s’en servir comme moyen de défense « et d’attaque, si nécessaire ».
L’Odin se rapprocha plus vite, pour ainsi dire, comme une panthère ! Il n’était qu’à un mètre de la jeune fille, recroquevillée sur elle même. D’un geste brusque et précis, il leva son arme et la pointa vers l’adolescente apeurée. Regardant ses mains, Zena se rappela du cintre coupant qu’elle avait préalablement récupéré dans une armoire. Ne faisant ni une, ni deux, elle s’en saisit et l’enfonça violemment dans la cou de l’agresseur. Celui-ci, suffoquant, lâcha son arme, entaillant violemment la poitrine de Zena. La pauvre enfant s’effondra sous l’ampleur de la douleur, respirant avec difficulté. Elle était maintenant à la merci de cet homme, qui n’avait rien d’humain tant ses traits le rendaient monstrueux. Elle était résignée et s’attendait au pire. Après tout, quel miracle pourrait encore la sauver? Elle reprit d’avoir pensé cela, elle qui avait toujours gardé espoir, avec un optimisme légendaire quand tout allait mal, elle qui n’avait jamais baissé les bras, comment pouvait elle penser cela?
Un affreux gémissement à vous glacer le sang retentit dans tout le couloir, tirant l’infortunée de sa réflexion amère: l’autre s’apprêtait à lui asséner le coup fatal, sans aucune scrupules, froid comme un iceberg. Elle ferma les yeux, incapable de faire un geste, tant ses membres étaient douloureux et ankylosés.
Subitement, des bruits de pas précipités se firent entendre dans le couloir. L’agresseur tendit l’oreille, retardant ainsi la mort de la jeune enfant sans défense, qui aurait tant aimé encore vivre dans l’ignorance, sans être mêlée à tout ça.
« Princesse! Princesse! Vous êtes blessée? Répondez moi! » Visiblement, il semblait venir lui aussi de ce monde étrange car il connaissait son secret. Et si c’était…
« … Ren…? arrg… ah… parvint à articuler Zena entre deux goûtes de sang perdues.
- C’est moi, princesse. Tenez bon. Il se tut un court instant, contemplant avec dégoût et inquiétude le spectacle qui s’offrait à lui: une élue ensanglantée et à côté l’auteur de ce crime immonde.
- Toi, tu vas payer ordure! Sous la colère, il rassembla ses mains comme pour prier et dans une langue incompréhensible scanda:
« Ej t’ellepa ô ednarg esseéd akusa, ennod iom at ecrof ». Un puissant éclair de lumière fusionna avec le corps du garçon, le rendant ainsi plus fort. Il prononça une autre formule:
« xiorc seércas Erret’d » Celle-ci était beaucoup plus puissante: elle décima littéralement l’Odin. De longues plantes grimpantes entouraient le monstre et, serrant de plus en plus fort, l’étouffaient.
Zena ne rêvait pas. Et même si elle voulait le croire, ce n’était pas une hallucination due à la douleur. Non, tout cela était bien réel, comme Kai le lui avait annoncé: Ren était invoqueur.